camion poubelle

Un trésor dans la carrière !

Le camion poubelle s’active, il fait encore nuit.

Ça me revient…

Ce matin, notre mère avant de partir travailler et de nous abandonner, mon frère et moi, nous donne les conseils d’usages : « soyez sage ! » Puis, elle disparait au volant de sa 4L bleue, loin, microscopique point, dans la brume de ce mercredi matin. « Tu n’la vois plus ? » s’inquiète mon frère. « Bah non ! » fis-je attristé. Il se retourne. « Tu sais tenir un secret ? » ajoute-t-il avec son air menaçant de tonton flingueur. « Qu’est-ce tu crois, j’suis pas un mouchardeur ! » « OK. Tu vas me suivre sans rien dire, c’est un truc de grand. T’seras cap ? » « J’suis pas une mauviette ! » Va chercher ton vélo ! Ce que je fais illico. Il me retire les cartons fixés aux rayons avec les pinces à linge pour imiter le bruit de mobylette. Je ne sais pas où l’on va, mais une chose est sûre : discrétion. Silence, on s’élance. La brume recouvre la plaine. Je suis avec peine mon frère et son vélo dix vitesses. Il emprunte un sentier tortueux dans la campagne. Là, l’attend son camarade. Ils se saluent comme des grands, poignée de main solide. « Il dira rien ton frangin. » » T’inquiètes ! » Les deux me fixent et m’impressionnent, le torse gonflé comme Malabar. Je reste silencieux. « Suivez-moi les gars et pas un bruit ! » Nous nous engouffrons dans un taillis qui se termine dans un roncier au bord du grillage de la décharge publique. Ce sont les fameuses carrières. « Sortez vos mouchoirs ! » Il se le noue en foulard à la manière d’un bandit de western. Mon frère en fait autant et prévoyant me tend un mouchoir à carreaux façon Pépé. Ainsi ficelés, nous nous introduisons par une percée aménagée depuis des semaines par mes ainés. Le cœur vibrant, je pénètre dans un monde étrange. Le ciel est chargé de mouettes hurlantes. L’air vicié empeste le pneu carbonisé, la pourriture de bêtes crevées. Autour de nous des montagnes d’immondices suintes, dégoulinent, menacent de nous ensevelir. Les flaques irisées d’hydrocarbure reflètent la noirceur. Les rats courent dans les allées. Les camions poubelles se relaient pour vider leur benne de leur précieuse cargaison dans le précipice, profond de plusieurs maisons. « Cachez-vous ! » On se planque, tapis, le nez dans les détritus. Le gardien en casquette et salopette inspecte les lieux. Il faut aller au plus prêt avant que le bulldozer ne recouvre les trésors abandonnés. Nous descendons dans les abîmes d’immondices. La musette sur le dos, ils fouillent, grattent, retournent les ordures. Je guette pour avertir, en frappant sur une vielle lessiveuse en métal, de la prochaine livraison afin qu’ils ne soient pas enterrés vivant. « Hep ! Vous là-bas ! » Le gardien nous a repérés. Il faut décamper. Nous nous précipitons vers notre chatière. Il nous course : « si je vous attrape, ce sera votre fête ! » Mais dans une allée, mon pied se coince dans un trou de rat. Je suis bloqué. Le gardien arrive. Mon frère me tire, je perds mon brodequin. L’adulte ventripotent est semé. Ouf ! Nous nous enfuyons en vélo, le pédalier cranté me blesse la plante du pied. Avant de nous quitter, le copain inquiet nous fait jurer : « vous n’dites rien ! » Puis, il sort de sa musette une partie de son butin, une boîte de figurines en plastique (Starlux) et me l’offre. « Cadeau, mec. T’es courageux, t’as pas pleuré ! »

starlux-chameau
Figurine Starlux trouvé dans les carrières

37 réflexions sur « Un trésor dans la carrière ! »

  1. Des aventures très intéressantes que de se laisser embarquer dans de nouvelles contrées par les copains… même si c’est à la décharge. Merci pour cette petite histoire qui m’aura fait sourire.

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  2. Très amusant (et un peu émouvant pour moi) ! j’ai eu l’occasion, adulte, de travailler sur la décharge de Pau en tant que géomètre, avec des gosses (roms ou gitans, qu’importe) qui se précipitaient sur les bennes qui arrivaient, ramassaient tout ce qui était pour eux de « valeur », fils de cuivre, ferrailles, vieux jouets, méli-mélo d’objets divers et variés. Jamais je n’ai vu d’enfants si beaux, misérables aux yeux bleus, polis et souriants avec nous, qui venions remodeler cet espace puant pour en achever la fonction « poubelle » (c’est devenu depuis une zone réservée aux oiseaux et à la vie sauvage).
    Pour surveiller la troupe, un vieux très grassouillet, assis dans un fauteuil de fortune (!). A moitié ivre, je crois, il m’avait dit qu’il avait un bateau de 27 tonneaux et me demandait à quel volume cela correspondait en mètres-cubes. Je ne sus que répondre : je l’ignorais. Mais j’avais en face de moi un véritable capitaine, qui voguait sur le rêve d’enfin apercevoir une mer sans déchets. Et notre laisser-faire ressemble à ce capitaine qui guide ses enfants dans les marges étroites des océans de détritus que nous traverserons, ayant perdu toutes ces valeurs qui résidaient dans les yeux bleus des enfants misérables.

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  3. Magnifique souvenir, j’adore la description de la décharge et aussi au début, la complicité entre les deux frères, « l’air menaçant de tonton flingueur » et « le torse gonflé comme Malabar » d’un des copains »

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  4. D’un côté, les adultes ont 1000 fois raison de se méfier des décharges, mais les enfants sont tellement curieux, désireux de braver les interdictions…
    Je me souviens que quand j’étais gamine, mon cousin m’avait emmenée dans un endroit agréable, mais où se trouvaient des quantité incroyables d’os! Nous n’étions pas vraiment impressionnés et surtout, ne cherchions pas à savoir à qui appartenaient ces fragments de squelettes… Nos jeux ne tenaient pas compte de cet aspect du ‘paysage’ par ailleurs fort joliment boisé. Nous jouions aux Indiens avec nos arcs et flèches de fortune.
    J’ai su, quelques années plus tard qu’il y avait eu des bâtiments religieux et un cimetière à cet emplacement. Nous jouions parmi des squelettes humains. C’est en voulant préparer ce terrain pour y construire que les pelleteuses avaient fait cette découvertes! C’est donc plus tard que j’ai été envahie par de fortes émotions.
    Si j’avais su, étant enfant, serais-je allée jouer à cet endroit?
    La conscience du danger, celle du respect et autres considérations d’adultes demandent de la maturité ou des explications plus ‘pointues’ de la part des adultes.
    Merci pour cet article qui réveille beaucoup de souvenirs de notre enfance.
    Bon weekend.

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  5. Je vois que notre enfance a eue beaucoup de points communs, je n’étais pas la dernière pour faire des bêtises.
    Seule fille dans une bande de 6 garçons je ne laissais pas ma place.
    Je me souviens des équipées dans un forêt où il y avait des trous d’obus pour y faire de la luge et comme nous étions trempés, allumer un feu difficilement et commencer à faire bruler un blouson en le séchant. J’en passe et des meilleurs.
    Bonne fin de semaine.

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    1. Encore un lieu de jeu dangereux, surtout dans cette région avec toutes ces munitions encore prêtes à exploser. Je n’ai eu droit qu’a un vieux casque de la 2nd guerre mondiale rongé par la rouille qu’on se disputait.

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  6. Je n’y avais pas repensé depuis des années, mais avec mon « petit » frère, nous allions explorer une carrière désaffectée non loin de chez ma grand-mère. Et tout pareil, nous faisions cela en secret, parce qu’aller là-bas, c’était interdit (et pour cause, nous aurions pu disparaître corps et âme, comme on dit, dans un éboulement.) Je crois que pour « élever » le mieux possible nos enfants, il est vital de se souvenirs de nos propres aventures et bêtises d’enfance. Mais bon, on le sait, y a pas plus cabochard qu’un gosse !

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  7. Fabuleuse récompense qui envoie son récipiendaire sur le toit du monde !!! tout le reste est secondaire, il est le roi de la journée et qu’importent les engueulades à venir pour brodequin à la mer 😀

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  8. « Enorme! » comme le dirait Fabrice Lucchini!
    Quelle aventure mes amis… merci Christophe!
    Et les « cartons fixés aux rayons avec les pinces à linge pour imiter le bruit de mobylette »…. je m’en souviens aussi, mais c »était avant l’invention de la Mobylette et je pense que les cartes postales (volées dans la collection de ma grand-mère) imitaient le bruit des Vincent 1000, AJS et même Monet Goyon 500 cc de mon enfance. Quand au ‘confort’ des pédales crantées avec les pieds nus… ça sent vraiment le vécu. Merci encore et… continue!

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  9. Manquait juste les joyeux aboiements du chien Dagobert, et je revoyais dans le feu de l’action, Claudine Dorsel alias Claude (aucun lien de parenté avec Marc) et toute la petite bande de casse-cous futés et intrépides !
    Merci pour les bons moments de plaisirs, à lire ces petites anecdotes espiègles, Christophe, et bravo à ces galopins vifs et malicieux que rien ne rebute.

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  10. Je n’avais pas reçu la notification de cet article malgré mon abonnement… Soit, je viens de le lire et pour moi aussi ça rappelle des souvenirs… Chez nous on appelait ça un crassier, pas vraiment une décharge mais un endroit où les gens jetaient ce qui ne leur servait plus, en pleine nature. J’ai toujours un cintre en forme de grande épingle de sûreté trouvé à cet endroit 😉

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