L’ennemi public n° 1 : Yves Maupetit

Je suis confiné chez moi, « restez chez vous ! ».

Ça me revient…

Dans la cour de récréation de l’école, nous jouons aux bandits et aux voleurs, plus de balle aux prisonniers, plus de policiers, plus de gendarmes. Au journal du soir, les présentateurs nous parlent d’ennemis publics nº 1, Carlos, Albert Spaggiari, Jacques Mesrineterroristes, braqueurs, meurtriers ; tous en cavale. Ils font peur, mais ce sont des héros. Ainsi, chaque clan d’écoliers adule son favori et se raconte, s’imagine ses aventures. Le banditisme à défaut d’avoir ses lettres de noblesse a ses nobles.

Comme tous les soirs, après mon retour de l’école, je suis de corvée de pot au lait. Sur mon vélo blanc, un Peugeot, zéro vitesse, je file avec mon bidon en plastique (style Tupperware) accroché à la poignée des freins. J’avale une côte d’enfer en danseuse, longue de 1 km (environ). Enfin, j’arrive à l’étable, plantée dans cette désolation de champs à perte de vue.

— Bonjour, madame A….

— Bonjour, mon petit !

La fermière m’appelle mon petit, parce qu’elle n’a jamais voulu ou pu retenir mon prénom. Pourtant, à part la fille du facteur qui est de mon âge, il n’y a aucun enfant dans sa maigre clientèle. Elle pioche le lait frais dans un bidon en aluminium, avec sa mesure de 0,5 l. Mon récipient de 2 l se remplit en 4 cuillerées à pot. Derrière elle, une rangée de douze pie-noir se laisse sucer les tétines par la trayeuse électrique. Le spectacle de la stabulation ronflant dans la pénombre me laisse de marbre. Impatient du retour et de la longue descente qui m’attend, une piste goudronnée pour des lapins de garenne égarés.
De là-haut, j’observe comme sur un promontoire la campagne environnante ; en bas, notre maison, minuscule, plus loin, un boqueteau de sureaux et de hêtres cache une fermette, les Maisonnettes. Une rivière souterraine y creuse un sillon sinueux, les hivers pluvieux elle sort de son lit, drapée d’une vase d’ocre inondant ce repli calcaire. Une brise souffle régulièrement sur la butte où je me tiens, d’ailleurs une éolienne, comme celle du far-ouest, s’érige au pied d’un hangar en tôles ondulées du voisin des A…. Un air de liberté circule dans cette vallée aux grands espaces.
— Tiens, ton bidon !
J’essaye de remettre le couvercle. Mais, le capricieux ovale souple n’épouse plus la forme ronde de l’encolure. Impossible de refermer le récipient.
— Donne-moi ça ! Pff… T’as pas l’air dégourdi, mon pauv’drôle !
Je lui tends volontiers d’un naturelle docile, la mine pincée. Cependant, la brave femme n’a guère plus de succès ou de chance, le cabochon récalcitrant reste de guingois.

— À demain, et dis à ta mère de changer de bidon.
— D’accord. Au revoir Madame.

Le soir, ma mère surveille la casserole où bout le lait frais, afin de le conserver et ce qui me permet de me régaler de l’épaisse couche de crème qui surnage, ridée comme la vieille peau de la fermière. La lumière disparaît par l’ouest, le vent secoue les érables champêtres. Un bruit de moteur gronde dans la cour, ma mère surgit en curieuse et ouvre la porte d’entrée. Dans une nuit entamée, une silhouette noire fond sur elle. Elle s’écrie. Un homme en képi et uniforme de la gendarmerie lui intime l’ordre :
— Madame restez chez vous, barricadez-vous, n’ouvrez à personne !
— Mais… qu’est-ce qui se passe ?
— Chasse à l’homme madame !
Elle referme la porte et verrouille d’aussi nombreux tours que le peut notre serrure. Elle court au salon avertir mon père scotché devant le poste de télévision face aux informations du soir. Il se relève en lui disant :
— C’est Maupetit qu’il recherche, celui qui a kidnappé et tué toute une famille dans l’Yonne. J’ai vu son portrait. Un gars avec une barbe de Jésus, déguisé en clochard.
— Pourquoi, la police a-t-elle mis une estafette dans notre cour en pleine campagne, pour rechercher ce gars ?
— C’est vrai ça ! Ils n’ont pas mis une estafette devant toutes les maisons de France. En tout cas, on est bien gardé ! se rassure mon père.
Pendant tout le repas, il est question de ce dangereux malfaiteur et de ses crimes odieux. Cette nuit-là, je songe sérieusement à dormir en dessus de mon lit, une mesure de prudence toute personnelle.

Le lendemain dans la cour de récréation, la rumeur gagne les écoliers et les instituteurs. Le soir après mon rituel du pot au lait, l’explication arrive au souper. Mon père annonce à ma mère :
— T’aurais pu te faire séquestrée et on y passait tous.

Ma cuillère à soupe à la bouche :
— Pourquoi ?
— Bien, figure-toi que la mémé Grelet — une petite vieille qui habitait seule aux Maisonnettes — c’est la grand-mère à Maupetit. Et sa tante, elle habite à côté des A…
— Ouah, la vache ! Là où je vais chercher le lait !
— Oui, et les flics surveillent s’il ne rôderait pas la nuit pour trouver refuge chez elles.
— Mais alors, vous croyez qu’il est aussi con que ça ? ajoute mon frère en léchant son assiette.
— T’as raison, un gars en cavale depuis des mois, n’vient pas choir là où on l’attend. On est en sécurité ! ironise mon père en nous couvrant du regard.

En une semaine, Maupetit relègue Carlos, Spagiari et Mesrine au rang d’ennemi public nº 2 voir nº 3. Le héros de la cour de récré se nomme dorénavant : Yves Maupetit.

Policier-vintage
Policiers à la recherche de Yves Maupetit
PotALait-vintage-jaune
Le bidon de lait en plastique jaune avec son couvercle récalcitrant

 

 

 

21 réflexions sur « L’ennemi public n° 1 : Yves Maupetit »

  1. Suspens haletant sur fond de chronique d’époque, j’ai adoré cette histoire. Pas de souvenir de Maupetit en ce qui me concerne, mais bien plus du pot-au-lait que j’allais chercher avec ma mamie à la ferme d’à côté. Je me souviens qu’elle le faisait bouillir c’est vrai, il faut dire que c’était une crème. Mais je me souviens aussi de cette peau désagréable qui se formait à la surface de mon bol de Nesquik et qui chagrinait mon petit déjeuner. 😉

    Aimé par 2 personnes

    1. Il m’arrive d’acheter du lait entier et de faire un saut dans le temps.
      Il me suffit de prendre une casserole et de surveiller le lait qui risque de s’échapper, puis de laisser refroidir pour me régaler de cette crème, cependant moins épaisse et moins savoureuse qu’à l’époque.

      Aimé par 2 personnes

  2. Faute de frappe!
    Je disais que nous tombions dans un drame horrible. J’avais oublié cette histoire et me suis renseigné sur le Net. C’était vraiment l’horreur et quand je pense que tu as été très proche d’une tragédie je crois que ce genre de souvenirs laisse des traces personnelles non?
    Dans tous les cas tu as bien fait de nous conter cette histoire de pot au lait. Merci et amitiés Christophe!

    Aimé par 1 personne

  3. Ce nom ne m’évoque rien par contre Lucie, la laitière, dans sa 2CV qui venait livrer le lait qu’elle puisait dans de gros bidons en inox chez mes grands-parents, bien!
    Et cette crème, sur le dessus du lait qui bouillait, qui me donnait des hauts-le-coeur rien qu’à la voir même si ma mère me disait qu’ils se battaient pour la récupérer ses frères et elle dans leur enfance…
    De jolis souvenirs 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Il est vrai que la qualité de la crème dépend de la race de vache et de son alimentation. Car avant d’aller à cette ferme distante de 1 Km nous avions un paysan juste à quelques pas de chez nous. Son troupeau n’était pas de la même race, quand il prit sa retraite j’avais regretté à l’époque le lait de ses bonnes bêtes rustiques.

      J'aime

  4. Le bidon en plastique pour éviter la chute avec une bouteille en verre – chez mes cousins breton l’histoire tournait d’une petite fille décédée après une chute avec sa bouteille en verre…

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s